Meïwakan Aïkido

12 rue de la perruche

17000 La Rochelle 

Site officiel de Mickaël Martin 5e dan Aïkikaï de Tokyo
Uchi Deshi de Tamura Nobuyoshi Shihan
Fondateur de Meïwakan Aïkido

 

 

Article de Mickaël Martin réalisé au Japon pour le journal Hiden 秘伝

 

 

 

Aux origines de l’Aïkido

 

J’organise le voyage au Japon, Nihon Budo Tour, chaque année depuis 2012. Pour cette septième édition, le séjour a duré un mois : j’accueillais d’abord des pratiquants de Guadeloupe puis des français de métropole. L’un des guadeloupéens est un ancien pratiquant qui a d’ailleurs commencé l’Aïkido quand Tamura Senseï enseignait encore à Marseille. Aujourd’hui, il m’invite pour donner des stages chez lui en Guadeloupe.

 

Cette découverte du Japon constitue une excellente opportunité pour les personnes qui m’accompagnent de revenir aux origines de l’Aïkido. En France, la disparition de Tamura Senseï a laissé un vide immense que personne ne parvient à combler. En ce qui me concerne, la perte de Tamura Senseï est intervenue trop tôt. En 2010, je sentais que j’avais encore beaucoup à apprendre… Le Nihon Budo Tour me permet de rencontrer des maîtres japonais et de poursuivre ma recherche.

 

Tamura Senseï disait toujours que si les kihon sont acquis, les techniques suivent naturellement. Après sa disparition, j’ai donc continué à m’entraîner seul pour mieux comprendre les kihon tels qu’il me les avait enseignés. Mais je restais encore trop éloigné de ses propres techniques. Je me suis alors dit que retourner au Japon, pays de Ô Senseï et de Tamura Senseï, me permettrait de trouver des approches complémentaires et des pistes pour nourrir ma recherche.
 
Aussi ai-je d’abord voulu découvrir les arts martiaux anciens étudiés par Ô Senseï avant la création de l’Aïkido. J’étais notamment très intéressé par les mouvements du Kobujutsu. Beaucoup de maîtres sont décédés sans transmettre leur savoir et de nombreux autres ne dispensent plus aujourd’hui leur enseignement de manière ouverte. Certains d’entre eux m’ont toutefois permis de découvrir et étudier des kata traditionnels. J’ai rendu visite à des experts et des maîtres d’Aïkijujitsu, de Daïto Ryu, de Iaïdo et de Nihon Kobujutsu (arts martiaux anciens du Japon, c’est-à-dire datant d’avant la Seconde Guerre mondiale). Une chose remarquable est qu’il existe encore des experts japonais qui dédient leur vie à la conservation et à la reproduction des anciennes techniques de leur pays. Ces rencontres ont été une opportunité pour moi de porter un regard neuf sur mon propre Aïkido.

 

L’enseignement de Tada Senseï

 

En arrivant pour la première fois au Japon, c’est la spiritualité du Budo pratiqué par les japonais qui m’a le plus impressionné. Un enseignant japonais et ses élèves ont toujours un comportement emprunt d’une grande humilité et ce respect mutuel permet de faire naître une énergie positive au sein du dojo.

 

Tamura Senseï lui-même portait une grande attention au respect et à l’étiquette dans la pratique de l’Aïkido. Je me souviens d’un examen dont il quitta le jury dès le début  de l’épreuve, jugeant que les candidats n’étaient pas prêts car ils n’avaient ni rangé leurs zori, ni préparé leurs bokken et ils ne s’étaient pas non plus alignés convenablement sur le tatami pour saluer. A cette occasion, il avait expliqué que selon un proverbe japonais, si l’extérieur est ordonné, l’intérieur se développe naturellement. Si tout est en ordre lorsqu’on monte sur le tatami, l’esprit est prêt. Cela rejoint l’idée de prendre le sen dans le Budo.

 

Pendant mes stages, je vois parfois des personnes grimacer quand je montre les gestes corrects pour le salut. Je pense pourtant qu’il ne peut pas y avoir d’Aïkido si l’on ne sait pas saluer. Unifier le corps et l’esprit, cela fait partie intégrante des kihon de l’Aïkido. Les français sont connus pour leur goût de la discussion et du débat, mais attention à ne pas oublier le corps et les kata quand on parle de Budo ! Un autre exemple :  la manière de se lever de la position du seiza est très importante en Aïkido.
 
Je reste admiratif du shiseï exemplaire de Tada Senseï, du haut de ses quatre-vingt-dix ans. Malheureusement cette année, Tada Senseï était en Italie pendant mon séjour au Japon. Mais en 2017, à la faveur d’un voyage en France, il s’était rendu à Aix-en-Provence afin de se recueillir sur la tombe de Tamura Senseï. Madame Tamura et moi avions pu l’accueillir à cette occasion. J’imagine que le voyage avait dû être long pour lui. Je garde pourtant gravée dans ma mémoire l’image de sa silhouette à la descente du train : parfaitement droit, Tada Senseï dégageait une aura  pleine  de  vigueur. Nous avions par la suite été rejoints par Hiroo Mochizuki, fils aîné de Minoru  Mochizuki Senseï, actuel Doshu du Yoseïkan Budo et nous avions pu discuter ensemble le temps d’un repas.

 

J’invite toujours les français qui m’accompagnent au Japon à  bien écouter la  voix puissante de Tada Senseï et à bien observer ses mouvements aiguisés lorsque nous sommes dans son dojo afin de mieux les conserver en mémoire. Au cours de ces entraînements, il est courant que la séance d’Aïkido soit précédée d’un temps consacré à un entraînement appelé “pratique du ki” (le ki désigne au Japon le principe formant et animant l’univers et la vie) : il s’agit de se débarrasser du ki négatif piégé dans le corps et de s’emplir de ki positif. Par l’énergie de ses mouvements, Tada Senseï prouve lui-même l’efficacité de cette pratique. De la même manière, son dojo est toujours propre et sain et ses élèves sont pleins de bonne volonté. Autant de preuves que le ki de Tada Senseï remplit son dojo.

 

Les techniques de Kono Senseï

 

Certains enseignements sont complémentaires de ce que m’a transmis Tamura Senseï. D’autres me poussent à faire un choix.

 

Kono Senseï poursuit des recherches sur le Kobujutsu et il fait partie des maîtres qui me fournissent de précieux indices afin d’éclairer l’enseignement que j’ai reçu de Tamura Senseï. D’une part, il assure un véritable travail de “décorticage” des techniques et des principes fondamentaux du Budo. D’autre part, il n’hésite jamais à dévoiler ses découvertes et à partager son savoir chaque fois que je le rencontre.

 

Tamura Senseï ne levait jamais les talons lorsqu’il exécutait un taï sabaki. Pouvoir faire un mouvement tenkan sans lever ses talons et répartir le poids de son corps de manière équilibrée entre jambes gauche et droite font partie des kihon de l’Aïkido de Tamura Senseï. Quand on utilise sa puissance musculaire, on a au contraire tendance à mettre du poids dans ses talons ou bien à les décoller du sol, ce qui traduit un déséquilibre et déforme la posture.
 
A partir d’une position où les genoux sont détendus et où le poids du corps est bien réparti, Kono Senseï peut quant à lui se mouvoir d’une manière imprévisible. L’une de ses techniques consiste à esquiver l’attaque au dernier moment, lorsque le sabre frappe. Chaque année, quand nous nous retrouvons, j’ai l’impression qu’il est plus rapide. Une autre de ses techniques consiste à esquiver une coupe yokomen pour entrer soi-même en effectuant yokomen. En l’expérimentant  moi-même comme attaquant, j’ai eu la sensation, l’espace d’un instant, que Kono Senseï avait disparu. Ses taï sabaki sont définitivement remarquables. Pour une explication plus détaillée de ses techniques, je vous invite à consulter ses livres.

 

Plus spécifiquement, Kono Senseï peut aussi nous montrer comment positionner nos doigts dans le but de ne pas utiliser certaines des parties du corps dont nous nous servons habituellement, afin d’unifier plus facilement notre corps. Et à l’aide de ces exercices, même les personnes qui découvrent ce travail pour la première fois comprennent rapidement l’intérêt d’unifier leur corps pour bouger facilement.

 

Cette année, Kono Senseï a partagé avec nous de nouvelles découvertes techniques, très précieuses. Alors que dans une épreuve de force, les asiatiques sont souvent désavantagés face au gabarit des occidentaux, il a réussi à appliquer ses techniques sur les français les plus forts du groupe, démontrant ainsi que le Bujutsu ne réside pas dans la force physique et nous dévoilant aussi les possibilités ouvertes à l’Homme lorsqu’il sait repousser ses limites.

 

La “prise du corps de l’autre” par Yorikane Senseï

 

Beaucoup de personnes disent que l’Aïkido de Tamura Senseï était difficile à comprendre et à appliquer. En outre, il est vrai que Tamura Senseï n’a jamais vraiment expliqué ses techniques. Je souhaiterais toutefois éclairer ce point en mentionnant un troisième expert auquel je rends régulièrement visite au Japon.

 

Yorikane Senseï pratique la moxibustion, la chiropractie et le Daïto Ryu. A l’image de Tamura Senseï, il est un Maître doué pour enseigner par le corps et non par les mots. Cette année, Yorikane Senseï nous a enseigné un kata d’Aïkijujitsu du style Daïto qui permet de travailler une technique consistant à, littéralement, “prendre le corps de l’autre.”

 

Par cette technique, Yorikane Senseï parvient à contrôler le centre de aïte en un clin d’œil, en jouant à la fois sur la peau et les articulations de son adversaire. Que l’on tire ou bien que l’on pousse, la réaction spontanée de l’opposant, née de sa propre sensation, va contre notre force du moment qu’on l’emploie. Ce qui est intéressant avec la technique de Yorikane Senseï, c’est qu’elle commence avant même le contact et ne provoque pas de réaction opposée.

 

J’ai par ailleurs eu la chance de recevoir les soins de Yorikane Senseï. Peu à peu, au cours du massage, je me rappelle avoir cessé de ressentir ses doigts sur ma peau, comme si lui et moi n’avions à ce moment-là plus fait qu’un. J’ai progressivement ressenti les effets du massage à l’intérieur de mon corps. Et les changements à l’œuvre à l’intérieur avaient certainement commencé avant que je m’en rende compte, dès le toucher lui-même.

 

Mais ces techniques sont difficiles à verbaliser. Le mieux est encore de les ressentir pour les transmettre ensuite, par le corps. Au Japon, l’absence d’explications a donc tout son sens. Le stage de Yorikane Senseï n’a duré qu’une journée, mais cela a été une expérience corporelle mémorable pour chacun des participants. Et je crois que ce genre d’expériences permet de mettre en perspective la façon qu’ont certaines personnes de recevoir un enseignement japonais traditionnel, parfois très éloigné de ce à quoi s’attendent les occidentaux.
 
L’enseignement de Tamura Senseï, au-delà de l’espace et du temps

 

Le lendemain de mon retour du Japon, je me  suis rendu en  Algérie, puis  à Monaco, aux Pays-Bas, en Belgique, en Espagne, en Estonie, en Turquie et en Hongrie. Beaucoup de pratiquants qui ont suivi Tamura Senseï s’intéressent à ma recherche et m’invitent à donner des stages dans leur pays. Cet intérêt me réjouit et me conforte dans ma démarche, aux sources de l’Aïkido.

 

A mes débuts en tant qu’enseignant professionnel, beaucoup souhaitaient se mesurer à moi pendant mes stages, sûrement parce que j’étais jeune pour un professeur. Aujourd’hui, même si aïte mesure deux mètres et peut compter sur une force considérable pour broyer mon poignet, je parviens tout de même à réaliser mes techniques.

 

Pour que l’Aïkido en France reste un Budo et ne glisse pas vers une pratique sportive, je pense qu’il est important de rencontrer et d’étudier auprès de maîtres au Japon.

 

Au Japon cette année, j’ai pu participer pour la première fois, à titre personnel, aux cours d’un Maître de Iaïdo et de Karaté. Toute personne, au cours de sa vie, peut vivre des expériences surprenantes. Mais au contact de ce Maître, j’ai eu la vive impression de découvrir une autre dimension, au-delà de l’espace et du temps. J’ai aussi eu le sentiment que ce voyage ne faisait que commencer.

 

Aujourd’hui encore, des paroles de Tamura Senseï me reviennent et c’est seulement maintenant que j’en saisis pleinement le sens. Au début, mes voyages au Japon devaient me permettre de marcher sur les pas de Tamura Senseï. Plus je progresse, plus je me rends compte que tous les Maîtres s’orientent par rapport à un même horizon. Je me demande si, en définitive, ce n’est pas Tamura Senseï lui-même qui m’indique le chemin.

J’aimerais conclure en remerciant du fond du cœur tous les experts et maîtres rencontrés au Japon et toutes les personnes ayant participé à l’organisation du voyage.